Avanto – Extrait n° 1

 

Laponie – Finlande.

         De nos jours…

         17h30. Quelques véhicules roulent encore sur la nationale 21 qui traverse la municipalité finlandaise d'Enontekiö en longeant la frontière suédoise. Une nuit polaire clémente les accompagne en leur offrant un ciel dégagé, propice aux aurores boréales.

         Quatre kilomètres avant Hetta, village le plus important de la commune, plusieurs moto-neiges stationnent sur le bas-côté, à l'angle d'une petite intersection, mais les rares automobilistes n'y prêtent aucune attention. Des moto-neiges, il y en a partout, ici…

         Les chauffeurs des engins ont chaussé des raquettes et se sont engouffrés dans la forêt enneigée. Leurs traces de pas mènent jusqu'à une kota devant laquelle patientent tranquillement plusieurs chiens attelés dont l'instinct leur souffle que cette pause, bien que temporaire, peut durer longtemps.

         Sous la tente, quatre hommes, un enfant et un être singulier, vêtu de peaux de bêtes, le visage peinturluré en noir et qui prononce des paroles magiques. L'enfant est allongé près du feu, inconscient, la bouche entrouverte. Les quatre hommes retiennent leur respiration, mais demeurent sereins. Ils savent que le sorcier a le pouvoir de sauver la vie de l'enfant. Ils savent aussi quel en est le prix. Une vie pour une vie. Si l'enfant survit, un homme devra mourir. Enfin… mourir n'est pas le terme. L'homme mourra en tant qu'homme et renaîtra en tant que renne.     

         Le sorcier sort une fiole, en boit une gorgée, porte à nouveau le contenu à sa bouche et crache enfin le mystérieux liquide sur les flammes qui manifestent aussitôt leur colère en lançant leurs bras rougeoyants vers les témoins silencieux assis sur les bancs de part et d'autre du foyer, essayant d'extirper les âmes appétissantes de ces corps immobiles pour les faire rôtir dans les abysses incandescentes de l'enfer le plus noir et s'en repaître jusqu'à satiété.

         Aucun des hommes ne bouge ni ne respire. Chacun attend que l'esprit malfaisant se résolve à faire ce qu'on attend de lui. Tandis que le sorcier lève les bras et psalmodie, une forme indicible émerge du feu et investit la kota. Elle frôle les têtes qu'elle pourrait trancher, elle effleure les corps qu'elle pourrait découper, elle devine la chair qu'elle pourrait déchirer. Elle évalue chaque homme présent, l'un après l'autre tandis que le brasier crépite et que le chamane récite ses formules à mi-voix, les yeux clos, les mains tendues vers l'infini. Elle s'attarde sur le dernier homme avant de glisser vers le petit corps étendu sur une couverture. Elle l'enveloppe de ses mains invisibles et le soulève. La tête de l'enfant tombe en arrière, les bras pendent dans le vide. Les témoins retiennent leur souffle. Mais ce n'est pas l'aspect Fantastique de la scène qui mobilise leur attention. Plutôt le fait qu'ils savent à quel point l'instant devient crucial : la présence doit maintenant investir le corps de l'enfant et en retirer le mal qui l'a rongé jusqu'à ce que le cœur cesse de battre.

         Le corps se tend soudain, comme tiré par des forces invisibles qui testent leur volonté respective de s'emparer de cette pitance offerte. La chaleur s'accumule sous la tente, des escarbilles volent, les braises émettent une lumière orangée. Le feu pétille, s'émancipe, quitte le foyer où on l'avait confiné pour embraser l'air ambiant et l'enfant qui s'y trouve. La combustion de la chair produit une lumière aveuglante, la matière incandescente lacère les vêtements des témoins, brûlent leur front et les parties tendres de leur visage.

         Au moment où la chaleur devient insoutenable, le chamane se redresse, les yeux clos, lève les bras et la tête comme s'il s'adressait silencieusement à une divinité. Des mots remplacent ses murmures, les incantations deviennent plaintes, ses mains s'agitent. Il lutte. Ses paroles, répétitives, semblent implorer les forces occultes qui ont déjà transgressé la réalité en investissant la kota, en rôdant autour de chaque homme et en s'emparant du corps de l'enfant. Le sorcier récite chaque mot distinctement, à voix haute et de plus en plus vite comme si les bénéfices dépendaient de la façon dont la prière est formulée. Ses poings se ferment, ses bras s'écartent, s'en remettant définitivement à la puissance qu'il invoque. Le corps de l'enfant, agité de soubresauts, en proie aux flammes, semble sur le point de rompre et de retomber en cendres. Puis, soudain, le chamane se fige dans sa posture reconnaissante. Un seul son sort de sa bouche, un mot prononcé à l'infini, traversant l'invisible jusqu'à des rives méphitiques que nul mortel n'a jamais atteint. L'enfer se déchaîne sous la kota jusqu'à ce que toute forme d'énergie s'évanouisse, dans un souffle brûlant et dans un mugissement confus.

         Le silence reprend ses droits brutalement. Le feu a réintégré son foyer. Le sorcier ouvre les yeux et se tourne vers l'enfant dont le corps, apaisé, a retrouvé son apparence humaine. La poitrine se soulève régulièrement. Bien qu'il n'ait pas encore recouvré ses esprits, il vit à nouveau. Trois des quatre témoins, épuisés, encore essoufflés, le visage ruisselant de sueur, sourient discrètement et se congratulent sans prononcer le moindre mot, par respect envers celui qui gît désormais à côté d'eux et qui a consenti à échanger sa vie contre celle de son fils.                               

 

 

 

 

 

 

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         Et s'il était démasqué ?

         Après tout, cette mission ne ressemble pas aux précédentes et un contexte particulier à l'étranger s'avère toujours plus délicat à gérer qu'un simple commandement de tuer en France.

         Avalant d'un trait l'expresso très serré commandé au bar proche de la porte d'embarquement B11 pour Kittila en Laponie, l'homme suit des yeux, à travers les grands panneaux de verre, les premières manœuvres, sur le tarmac d'Orly, d'un avion à destination de Funchal, au Portugal. L'appareil recule lentement, puis ajuste sa position pour emprunter les pistes intermédiaires qui le mèneront vers celle prévue pour le décollage.

         Près d'un panneau rappelant aux voyageurs dubitatifs qu'ils se trouvent bien dans le hall B, un écran diffuse un message en anglais : "Please show your passport when boarding" Des yeux attentifs scrutent chaque source lumineuse, vérifiant qu'aucune mention cruciale n'y circule et guettant le moindre signal de départ. Il sourit. Lui, les aéroports, il connaît. Il sait où il doit se diriger et à quoi il doit prêter attention. D'un aéroport à l'autre, le circuit ne varie guère mais la succession d'étapes déroute toujours le voyageur novice ou l'emprunteur occasionnel…

         "Aéroports de Paris, le monde entier est notre invité"

         Les "invités" des aéroports de Paris patientent soit debout, près des portes d'embarquement ou devant les vitrines luxueuses d'une boutique affichant le slogan accrocheur "duty free", soit assis devant le bar, dans les confortables fauteuils dont la nuance de marron s'accorde à merveille avec le rouge du mobilier. L'un d'eux joue avec son portable entre deux bouchées de sandwiches géométriques faits de pain de mie calibré et de tranches de jambon rachitiques et salées. Une autre admire un grand verre d'Aria, mélange à base d'illycrema et de lait entier, se demandant si elle a bien fait de commander un tel produit avant de prendre l'avion. Une famille de quatre skieurs, déjà enveloppée dans une combinaison de ski rouge et blanche, évoque les futures descentes à la station de Levy ou les futures randonnées en raquettes à Hetta, selon leur destination une fois à Kittila.    

         Ce n'est pas la première fois qu'on lui demande de s'occuper de quelqu'un à l'étranger, mais c'est la première fois que la cible est un français qui fuit son quotidien pour des vacances dépaysantes deux cents kilomètres au nord du cercle polaire arctique, dans un lieu où le nombre de rennes dépasse allègrement celui des humains et où la délinquance est quasi nulle.

         La cible en question a elle aussi commandé un café : Jean-Philippe Chartier, 52 ans, directeur général d'un groupement d'intérêt économique qui souscrit des risques aéronautiques pour le compte de plusieurs assureurs français, est adossé à son fauteuil, les bras posés sur les accoudoirs. Ses yeux balayent la salle et se posent, dès qu'ils rencontrent le décolleté ou les jambes d'une jolie fille, sur les formes convoitées. Le cadre supérieur a les cheveux grisonnants et la bedaine proéminente, mais la fixité de son regard autant que sa taille imposante annulent toute forme de constat établi sur les deux premiers critères. Cette homme-là est dangereux, tant physiquement que mentalement. Le faire disparaître ne sera pas une partie de plaisir !