Ce n'était pas la première fois que nous dansions ensemble et cette série récurrente me raffermissait dans ma volonté de rapprocher encore ma vie de la sienne et… de l’aimer. Chaque fois qu'une occasion se présentait, nous tournoyions, unis dans un même pas. Mes bras entouraient sa taille avec délicatesse au début puis, inexorablement, exerçaient une pression de plus en plus forte, enchaînant nos deux corps dans un même élan que j’aurais voulu éternel.

         Emma n’était pas dupe. Elle ne pouvait pas être dupe. Elle avait écarté, par des propos cinglants ou une attitude sans équivoque, plus d’un Dom Juan et, à terme, dissuadé qui que ce fût d’oser l’effleurer. J’étais le seul à pouvoir danser avec elle, à profiter de l’intensité de son regard, à bénéficier de son indulgence, mais aussi le seul à la comprendre, à admettre son intelligence dans un monde où la femme ne jouissait pas de la même reconnaissance qu’un homme.

         Si Emma se laissait ainsi enlacer, au vu et au su des habitants de la commune dont certains ne manqueraient pas de commérer au lavoir ou ailleurs, c’était une façon de montrer qu’elle le voulait bien et qu’elle faisait fi des conventions. Parader avec un homme plus âgé qu’elle, fût-il un homme respectable et un habitant de la commune, ressemblait à un défi au poids des traditions fondées sur des principes religieux sévères. Ces mêmes principes qui conditionnaient les mentalités et les comportements au point qu’un jeune ménage cachait une future naissance aussi longtemps que la largeur des vêtements de l’épouse parvenait à soustraire aux yeux des curieux les premières rondeurs qui se dessinaient.

         Parfois, ses yeux en forme d’amandes rencontraient les miens ; ils brillaient et exprimaient un contentement qui grandissait à mesure que je les contemplais. Puis ils déclinaient peu à peu, comme si Emma voulait dissimuler l’émotion délicieuse que son regard trahissait. Je ne savais comment interpréter cela mais j’y voyais autre chose qu’un incident frivole. Ce geste indicible, qui empoignait mon cœur et qui ne faisait qu’accroître ma double frustration de ne pouvoir lui dire à quel point elle comptait pour moi et de ne pas savoir si mon statut à ses yeux dépassait vraiment celui d’un bon ami, ne m’eût point engagé à conserver l’espoir d’un futur bonheur s’il ne se fût répété et si, par conséquent, quelques transports amoureux ne l’eussent inspiré.

         En ces instants si particuliers, les mots que prononçait Emma étaient rares mais ses yeux parlaient pour elle –du moins l’espérais-je… La vivacité de ses sentiments s’y lisait et c’est pour cela qu’elle les fermait. Elle prenait la liberté de montrer à tous l’impression que j’avais faite sur son cœur mais elle ne voulait pas montrer qu’elle eût volontiers consenti à ne plus me quitter.

         Mais pouvais-je continuer longtemps cette quête de la vérité sans le secours du raisonnement ? Rien ne me permettait d’assurer si c’était illusion ou réalité.

         « Combien de temps devrai-je encore attendre avant de dissiper la confusion de mes pensées ? Saurai-je m’adresser à Emma et obtenir d’elle l’aveu que je souhaite entendre sans encourir sa disgrâce ? »

         Je l’ignorais encore mais mon incapacité à répondre à ces questions allait très vite disparaître, emportée par l’assurance avec laquelle Emma savait parfois agir…